Publié dans La vie

Chère Mamie,

Tu viens de perdre ta sœur, ta grande sœur et il semble que tu ne te souviens pas vraiment que tu avais une sœur.

Son décès m’attriste beaucoup mais surtout, il me projette irrémédiablement dans la possibilité que toi aussi, tu pourrais nous quitter bientôt. Je me rends compte, trop tard naturellement, que je n’ai pas vu les dernières années passer. J’avais dix-huit, puis vingt-ans, je vivais ma vie et je continue de la vivre, un peu comme avant. Je savais que tu vieillissais, que très vite, ta solitude prendrait de l’importance. Mais je ne suis pas souvent venue te voir, pour plein de bonnes et de mauvaises raisons.

Tu as été l’un des piliers de mon enfance et l’un des cauchemars de mon adolescence, et cette ambivalence m’a toujours fait hésiter.

Quand j’étais petite et que mes parents travaillaient, je passais beaucoup de temps chez toi. Ton mari, je ne l’ai jamais connu, il est mort un an avant le mariage de mes parents, deux ans avant ma naissance. Tu étais donc toute seule à t’occuper de moi et c’était le pays de Cocagne. Avec toi, je mangeais des frites, de la brioche au beurre trempée dans le jus des fruits rouges, des tartines de pain de campagne grillées sur le feu de cheminée et des glaces-bonhommes. Je jouais du piano mal accordé et lisais les vieux livres poussiéreux. J’arrosais les plantes dans le jardin, cuisinais des gâteaux de terre et faisais mine de les vendre devant la petite cabane. Je dormais dans un lit de princesse et je me levais à 5 h du matin pour regarder les dessins animés, parce qu’à la maison, je n’avais pas le droit.

Quand l’école a commencé, je suis moins souvent venue mais j’étais là pour les vacances. Il y avait mon petit-frère aussi mais je ne me souviens pas. C’était toujours aussi bien chez toi. Plus les années passaient, plus tu remplissais les albums photos de souvenirs. Et plus on les regardait ensemble. Il doit bien y avoir deux ou trois albums qui me sont consacrés, j’étais ta vedette.

Et puis, j’ai encore grandi, je suis devenue un peu bête sans doute et mes intérêts changeaient tout le temps. Je suis quand même venue de temps à autre, seule ou avec des amies.

Ensuite, il y a eu des épisodes moins sympathiques. J’étais certainement une sale peste et tu commençais peut-être à perdre la tête mais à l’époque, je n’aurais pas pu penser que tu étais déjà un peu vieille.Mes frères, ma sœur et moi détestions venir te voir parce que l’ambiance avait moisi et que c’était déjà très tendu à la maison pour ne pas en rajouter. Tu m’as dit des choses très méchantes, tu m’as giflée une fois. Tu posais tout le temps les mêmes questions et tu répétais tout le temps que j’avais bien changé, que je n’étais plus aussi gentille qu’avant. Et il y avait tes secrets, qui existent toujours en partie. Comment ne pas t’en vouloir ?

Je t’en voulais aussi de porter un prénom aussi moche parce que j’en avais hérité en deuxième prénom.

Le temps a encore passé et là, je ne suis venue que très rarement.

 

Maintenant, tu es dans un centre de gériatrie, tu as des cycles de mémoire d’un quart d’heure et tu ne peux plus vraiment t’exprimer.

Quand je suis venue te voir la dernière fois, ton sourire de bonheur m’a transpercé le cœur. Tu es heureuse de voir ta petite-fille préférée.

Tout a été oublié. Je ne sais même pas de quoi tu te souviens et c’est trop tard pour te demander de raconter ta vie.

 

Ce sentiment de désappointement, de doute, de honte parfois, me dévore.

Mais tu sais, je t’aime.

Chez toi
– Chez toi –
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Auteur :

Jeune blogueuse de 25 ans, je m'intéresse à tout : création, culture, mode, sciences, etc.

4 commentaires sur « Chère Mamie, »

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